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02.07.2021

Commun.e - Fly Machine Session

Œuvres   •   Ziphozenkosi Dayile

Pour cette seconde session, Ziphozenkosi Dayile invite Fly Machine Session et Vusi Hlatywayo aka Flames Shilowa à proposer une playlist inédite : "Mmino wa Molopo" (Musique des esprits)

Triangle France - Astérides · Commun.e - Fly Machine sessions present "Mmino wa Molopo" (Music of the spirits) by Flames Shilowa


Commun.e 

La recherche du collectivisme par la sélection.

 

Thobile Ndenze : Le sujet auquel tu devais répondre [imaginer à quoi ressemble le collectivisme sous le prisme d’un sélectionneur de musique]  est un concept d’une simplicité trompeuse, surtout si l’on veut que le thème du collectivisme soit d’une évidence immédiate. 

Quelles étaient les premières idées qui te sont venues à l’esprit, et comment as-tu réussi à les transformer en une carte musicale à la base de cette sélection ?

Vusi HlatywayoJ’ai d’abord pensé à la musique culturelle et indigène appartenant à différentes communautés autochtones d’Afrique du Sud. J’apprécie la synergie musicale de ces différents groupes, la manière dont ils chantent en tant que collectif, avec un solo, soutenu par un trio, un quatuor ou un chœur généralement composé de femmes. J’ai passé une grande partie de mes recherches à découvrir des musiques de ce genre. Tu ne peux jamais te tromper avec les sons traditionnels sud-africains des années 1960, 1970 et 1980 notamment.

 

TN : La sélection commence avec Philip Tabane et ses Malombo Jazzmen. Le type de musique jazz et folklorique de Tabane a une dimension très sacrée. Je dirais même qu’il s’agit d’une musique qui se joue au rythme de la transe d’un devin. Cela nous met dans une ambiance fantastique pour les deux prochaines heures.

Qu’est-ce qui rend, selon toi, cette musique (Malombo) si généreuse et fraternelle ? 

VH : En fait, elle a été inspirée par le décès de Mabi Thobejane, l’un des plus grands percussionnistes et batteurs d’Afrique du Sud. Cette chanson en particulier est issue des premiers albums qu’il a composé avec Philip Tabane au moment où leur carrière en tant que Malombo Jazzmen a décollé « Les sons Afro-Jazz indigènes de Malombo ». Je l’ai appelée “Mmino wa Malopo” (Musique des Esprits), et pour approfondir le thème j’ai aussi compilé des musiques ayant beaucoup de percussions. Il m’a paru juste d’ouvrir et de conclure avec la musique de Malombo.

TN : Quand on se plonge dans la sélection, on y remarque son côté « enregistrement direct », comme si tu revenais d’un long périple au cours duquel tu aurais récolté des chants folkloriques. L’aspect cumulatif de cette sélection produit la sensation d’un « itinéraire de voyage » pour l’auditeur•ice.

Que penses-tu de cette analyse ?

VH : Je dirais que cela est dû à plusieurs facteurs, car ce sont des enregistrements sur vinyle. Les enregistrements ont des qualités diverses qui donnent toute une variété de textures. Certains enregistrements ont été faits en studio, d’autres sur le terrain, et je pense que les différentes sonorités des pistes produisent cette sensation d’« itinéraire de voyage ». 

 

TN : Une autre sensation évoquée par cette sélection est celle des cercles concentriques. Pendant le premier quart de la playlist, et même à d’autres moments, il y a comme une forte impression de contraction et d’expansion. Étrangement, j’ai trouvé que cela correspondait bien à l’image qui accompagnait le thème du collectivisme auquel tu répondais.  

Est-ce dû à la beauté du hasard ou à une volonté délibérée de créer ce genre de pulsations ? 

Des moments d’intensité suivis de moments de relâchement.  

VH : Pour t’être tout à fait honnête, cela a pris du sens seulement après l’avoir écouté, car j’ai mis du temps à créer un fil narratif. Je me suis perdu dans le processus et évidemment j’ai fait quelques reprises, mais j’avais surtout envie que la piste suivante puisse répondre à celle qui la précède. J’avais l’impression d’avoir un montage visuel devant moi, mais il était important de continuer dans le sens de la tradition orale en termes de musique, d’histoires et d’anecdotes qui figurent dans l’audio.  


 TN : Quelque chose de magique se produit lorsque ces formes de chant folklorique sont reprises avec une instrumentation moderne pour accompagnement. Je pense à l’électrification du Southern Delta Blues à Chicago ou à la façon dont les styles de musique ouest-africains ont intégré le jazz et autres influences diasporiques provenant de l’Occident. Cette superposition donne naissance à des résultats inattendus. 

Est-il possible que ces chansons deviennent une forme d’art collectif plus efficace une fois exposées à des textures différentes apportées par des nouvelles instrumentations ? 

VH : Tout à fait. Néanmoins, la plupart des instruments sont improvisés, comme l’instrument à percussion joué par les Pedi, composé d’un cylindre creux en étain et d’une peau qui s’étend sur une ou deux extrémités. Il y a aussi la harpe traditionnelle utilisée par Johannes Mohlala et Alpheus.

Philip Tabane en est la parfaite illustration lorsqu’il fait une improvisation en plein milieu du morceau comme s’il invoquait les esprits.


TN :  Ce schéma d’appel et de réponse des chants est très présent dans toute la musique que tu as sélectionnée. Ça te dirait de nous expliquer en quoi cette forme particulière transmet l’idée d’un esprit communautaire ou collectif ? 

VH : Je pense que la majorité de ces chansons sont des invocations et des chants de groupes ethniques différents, et j’ai décidé de construire une sorte de dialogue entre eux. Le thème de l’appel et de la réponse se retrouve également dans l’échange entre le solo et les chœurs. Ces groupes sont généralement composés de personnes ayant grandi dans la même communauté, et quelques groupes sont même composés par des familles travaillant en collectif.


TN : D’un point de vue communautaire, la vie culturelle est aujourd’hui confrontée à un nombre croissant d’agressions (bureaucratiques, politiques et autres) qui ont pour effet de briser l’élan vers le travail collectif ou le rassemblement spontané. 

Penses-tu que nous ayons suffisamment de ressources collectives, à travers nos diverses pratiques culturelles, pour résister à ces attaques perpétrées à l’encontre de la communauté ? 

Comment conçois-tu l’avenir en ce qui concerne l’accès à des musiques extatiques et nouvelles dans un contexte communautaire ? 

VH : Je crois fermement en l’importance de la musique dans le développement social de l’homme et dans la consolidation du bien-être des communautés. Je pense que nous vivons dans une drôle d’époque où les gens s’intéressent à la musique de façon plus individuelle que collective. Les célébrations comme les festivals sont des événements collectifs qui sont menacés, je pense notamment aux ménestrels du Cap.  

La musique moderne est une interaction entre individus. Nous apprenons les un•es des autres et nous participons à la création musicale en tant que collectif. Elle améliore aussi la communication et l’intégration sociale puisqu’il y a un un échange d’histoires et un perfectionnement des compétences. Nous sommes en train de vivre une période étrange faite de couvre-feu, d’interdictions de réunions sociales. Nous vivons dans un contexte où nous sommes forcé•es d’apprendre à travailler seul•es. 


TN : Il y a également une dimension pédagogique dans certaines de ces sélections articulées autour « de l’appel et de la réponse ». En participant, on a l’impression d’en tirer des leçons. La forme de la chanson devient un moyen de diffuser une certaine sagesse à la foule. 

C’est une façon très subtile de réfléchir à la manière dont la musique est capable de répondre à un besoin collectif. 

Qu’en penses-tu ?

VH : J’étais intrigué par les légendes populaires, les fables, les épopées, et tous les types de récits, proverbes ou dictons des chansons. C’était comme revivre la tradition orale autour d’un feu. L’écoute de la musique permettait aux interprètes d’évacuer le stress et l’angoisse, et d’utiliser le chant comme une forme de thérapie pour la communauté. Plus on y participe, plus la musique agit telle une force de guérison. Elle est universelle et touche un groupe divers de personnes. Elle renforce l’intimité et les liens. 

 

TN : En référence aux thèmes auxquels tu devais répondre – je trouve que la musique correspond merveilleusement bien. Tout à l’heure j’ai parlé de cercles concentriques qui s’étendent et se contractent ; de la dimension conversationnelle grâce aux rôles définis ; de la transmission de la sagesse avec des voix d’accompagnement.  Si l’on prend en compte tous ces aspects et qu’on regarde ensuite l’image, l’écho est frappant.   

(D’ailleurs, as-tu remarqué qu’il s’agissait d’un rassemblement exclusivement féminin ?)

VH : En réalité, c’est la première chose que j’ai notée et cela m’a permis de réaliser de manière immédiate quel serait mon angle d’approche dans l’interprétation du thème. Le processus était intéressant pour moi car mon instinct m’a poussé à chercher des dialogues dans la musique. C’est la raison pour laquelle on écoute principalement un collectif de femmes qui chantent à l’unisson et en harmonie. La première fois que j’ai vu l’image, une bande sonore a commencé à jouer dans ma tête et j’avais l’impression de pouvoir entendre tout ce qui se passait à ce moment précis. 

 

TN : De manière générale, il m’est difficile d’imaginer quel autre milieu musical tu aurais pu choisir ou utiliser comme base pour répondre au concept (en dehors des jams blues indigènes et folkloriques d’Afrique australe).  

Mais peut-être que je me trompe...?

Existe-t-il d’autres traditions musicales qui auraient pu correspondre à tes intentions ? 

VH : Pour l’instant, ce sont là les traditions que je connais le plus et auprès desquelles je suis le plus engagé. 

Mais je pourrais aussi me tourner vers la musique traditionnelle du nord du Nigéria, qui est composée de groupes et est remplie de tambours et de percussions, ou vers la musique du Sénégal par exemple. J’ai regardé une vidéo intéressante sur les chants et les danses Maasaï, et il s’agissait d’un collectif de femmes portant de beaux vêtements traditionnels et colorés. J’adorerais en découvrir davantage sur leur musique ; ça pourrait perfectionner le thème de mon mix.  

Entretien réalisé par Thobile Ndenze (Breaking Bread)

Traduction anglais - français : Zahra Tavassoli Zea


Tracklist

1. Malombo Jazzmen - Katloganoa

2. Alpheus Moila - Mmamalekere

3. Johannes Mohlala and His Harp - O tlaba wa tshaba

4. Ingaliwe Inbombi - Pactor Sibiya

5. Elias Maluleke and Guyu Sisters - Swibombi

6. S.Chauke - Vuya Salemo

7. Makhubela and Nkhlwani Girls - Dhlayani Anina Nwhina

8. Mhlamba Ndlopfu Queens - Ntsatsi Vukwele

9. Phuzushukela - George Koch

10. John Moriri and the Manzini Girls - Uyindonda Mazobuko

11. Mhlambe Mthombeni - Emdutshana

12. Two Gunmen and Ndebele Queens - Emma

13. Khatisa Chabalala and the Queens - Salanini Vaka Gaza

14. Mahlasela - Yowe Yowe

15. Calabash - Idlozi

16. Ifindo - Ifindo

17. Gideon Nxumalo - Chopi Chopsticks

18. Gibson Kente - Elaqaba

19. Ohinina - Ohonina

20. Rhangani - Ellee

21. Samson Mthombeni - Khoma

22. M.D Shirinda and Gazankulu Sisters - Hambi Mhake

23. Amigos - Kamarada

24. Abel Mokhari - Nidyiwa Adjoni

25. Elias Baloyi - Swiloyini

26. Mashalashala Girls - Wangena

27. Sweet Sixteens - Ngiyamkhalela

28. Izintombi ZeGolide - Sgembengu

29. Ngane Ziyamfisa - Izembe

30. Dark City Sisters - Molaetsa Ke o

31. U Nyabela - Siphenge

32. Armando Bila Chijumanje - Xihukwana Xa Mina

33. Matanato Brothers and Gaza Queens - Dayimani

34. Malombo Jazz Maker - Malombo Jazz Walk